
Auteur :
YANN MOIX
Genre :
Fiction, MUSIQUE
Maison d'Edition :
GRASSET
Vous n’êtes pas sans savoir que notre pays ne peut autoriser une quelconque prolifération de sosies illégaux de Claude François, c’est pourquoi le CLOCLOS (comité légal d’officialisation des clones et sosies) a été créé en 1982 afin de réguler le flux perpétuel de prétendants au titre.
Lettres remplies d’exhortation sidérante, de prières démentes, de déclarations irréversibles, d’allusions risquées, de résolutions hasardeuses, de recommandations surréalistes, de suppositions incroyables, de révélations essentielles, d’égards disproportionnés, de revendications déplacées, d’ultimatums capricieux, de chantages au suicide et de chansons inédites.
Variété française et modernité dans le monde multipolaire. Pour une interdisciplinarité des intermédiaires culturels.
L’exigence progressiste de Claude le mène à un emploi dynamique des forces structurantes de la tonalité moderne.
La radinerie l’emporte de très loin chez Bernard sur la galanterie.
Il y a des gens qui nous sont si intimes qu’on n’a nul besoin de l’état de leur voix pour les reconnaître, les deviner, mais seulement du bruit qu’ils font (incapables d’en faire un autre) en actionnant un robinet, en posant une casserole, en ouvrant une fenêtre. Ces bruits sont comme une signature.
Il sait qu’il apercevra ses fans (les enfants de ses fans d’autrefois) assis en tailleur sur le trottoir, attendant en vain un signe, un battement de cils, la silhouette fuyante de leur dieu ou mieux : un sourire à conserver à vie dans un bocal, un mot de lui à ressasser jusqu’à la fin des temps sans jamais l’entrecouper d’un autre mot afin de ne pas le souiller.
En hébreux, crâne se traduit par Golgotha.
Cette bouleversante mélodie avait replacé chacun quinze ans en arrière, dans une jeunesse provinciale faite de rêves abolis, mais dont subsistait, remué dans sa gorge, la tristesse des cours de rentrée.
Hélas, ce passé retrouvé le temps d’une danse sous un ciel détrempé n’existait plus. Les années 80 lui étaient passées sur le corps, massives, imbéciles, butées.
Nous photocopions des attitudes. Incapables d’inventer des nouvelles figures, nous travaillons à l’infini les anciennes, qui nous servent à vie de modèle et de canevas.
Claude, Michel, Johnny, Jérôme sont si grands qu’il y a de la place pour tout le monde dans leur costume.
La seule ride quoi raye le jeune front de Milinda est la signature de ce drame.
Son rêve était que ses danseuses soient toutes grandes, minces, avec des jambes qui n’en finissent plus.
L’ambiance est à l’infarctus.
Une sueur chargée de toutes les sueurs de l’Histoire de l’Humanité. Une sueur chargée de toutes les peurs des hommes, de toutes les tragédies et de tous les combats depuis l’Iliade, une sueur-raccourci de l’épopée du monde et rassemblant en elle des milliards de traces et de labeurs, d’efforts, de journées passées à trimer dans le désert au plus profond des siècles. Dans la sueur de Bernard coulaient la sueur des bâtisseurs de cathédrales, toutes les sueurs que l’être humain avait été capable de produire depuis qu’il errait à la surface de la planète. De la sueur de géant, de la sueur de génie, et même de la sueur géniale, car c’était comme du sang qui coulait sur les tempes de Bernard, et ses mains moites saignaient comme du sang de Christ. Et il y avait quelques gouttes de sueur de cette nuit que Claude avait passées en compagnie de femmes définitives, vieillies aujourd’hui, mais dont les fantômes visitaient Bernard tant et si bien que dans les nouvelles trépidations de son pouls, il reconnut la force de l’amour.
La route est difficile vers le sommet, mais une fois la cime atteinte, le bonheur nous attend.
Cette colère ni tout à fait interprétée, ni tout à fait restituée, feignant un début de repentir, faisait une pause de quelques secondes. Elle semblait alors s’arrêter, mais en réalité cherchait une forme neuve sous laquelle se poursuivre. Cette colère hésitait alors, se chargeant de suspense comme un fleuve se charge d’alluvions. Elle passait en revue les différents effets de surprises possibles, errait un peu, puis, régénérée, repartait de plus belle, plus décidée que jamais, s’éclairant d’un jour nouveau. Elle n’était pas encore sur le point de se désagréger, non, elle avait juste brouillé les pistes. On l’avait quittée linéaire, elle revenait polaire. C’était là la colère d’un créateur. Une colère-œuvre. Et cette colère était tellement dénudée dans sa belle beauté de colère, que c’était une colère qui n’était pas en colère. Elle n’était ivre d’elle-même.
Il se savait malade depuis quelques années déjà, mais sa pudeur lui interdisait d’incommoder ses interlocuteurs avec le cancer qui a fini par l’emporter.
Il est seul au monde devant tout le monde.