OU LA MEMOIRE S’ATTARDE

Auteur :
RAYMOND AUBRAC

Genre :
Biographie, HISTOIRE, Politique

Maison d'Edition :
ODILE JACOB

Ma scolarité fut sans histoire, ni échec ni succès éclatants.

Les éclaireurs, c’était l »évasion, évasion de la famille pour ceux que leurs parents gardaient dans un cocon. Évasion de la ville puisque nous partions chaque dimanche sac au dos à pied dans la campagne environnante, et plus encore dans les camps de printemps ou d’été sous la tente, menant la vie des coureurs des bois. Évasion aussi du milieu social, car le scoutisme laïque offrait une variété d’origines plus ouverte.

J’ouvris l’annuaire. Son nom était imprimé. Je n’ai pas osé l’appeler. Je crois qu’il ne faut pas, l’âge mûr venu, retrouver des amis d’enfance perdus de vue : on détériore des souvenirs précieux.

J’ai probablement oublié des incidents pénibles, car la mémoire individuelle –  comme la mémoire collective, j’en connais des exemples – est organisée de façon à occulter les événements dont le souvenir serait difficile à supporter. C’est là une des conditions de la survie.

« Le drame, c’est que les problème graves sont si nombreux et si complexes qu’aucun homme d’Etat ne peut chaque jour rassembler suffisamment d’informations pour y faire face »

La désobéissance n’était pas la même pour tous. Les mobiles différaient tout comme les obstacles qui s’opposaient à son expression. Seul un analyste subtil, comme fut Vladimir Jankékévitch, serait en mesure d’explorer ce domaine du comportement, encore mal connu et pourtant essentiel ç la compréhension des mouvements de la société.

On désobéit pas, ou alors rarement, pour le plaisir de désobéir. On le fait pousser par une injonction qui peut être morale ou matérielle. Le voleur qui désobéit aux lois cherche une jouissance concrète. Celui ou celle qui refuse le préjugé raciste le fait pour des raisons éthiques. Il est des désobéissances nobles. Il en est qui le sont moins.

Le pouvoir de l’arbitre est à la mesure de l’importance et de la fréquence des arbitrages qu’il doit prendre.

Un pays dur où l’on savait avoir la rancune tenace.

Un homme compétent dont l’équité et l’égalité d’humeur était reconnues et appréciées par tous.

De mauvais films ou des romans de pacotille ont glissé l’idée que l’on s’engageait au déminage pour sortir de prison, ou pour laver quelque vilaine tache sur son passé. Rien n’est plus insultant pour les hommes courageux qui acceptèrent de risquer leur vie pour achever la libération de leur pays, dans des travaux sans gloire. Quand on songe au tribut qu’ils payèrent, on est saisi d’un haut-le-cœur devant la bassesse de ces insinuations.

La mémoire est programmée pour occulter les souvenirs douloureux.

Cette courte vue, cette lacune d’imagination devait, pour le reste de mes jours, me faire douter de ceux qui veulent prévoir le futur pour le préparer. Il y faut une vision, peut-être une utopie, qui manque à nos politiciens « réalistes » obnubilés par le rapport des forces de l’instant.

La vie est multiple et merveilleuse. Faut-il vivre toujours avec le même horizon ?

La désillusion était à la mesure de l’espérance.

L’avion vous enferme avec vous-même. Le contact du monde extérieur est en quelque sorte interrompu. Je déteste les aéroports où il faut avec anxiété guetter l’heure, trouver les guichets, se préoccuper de ses bagages, découvrir une procédure et s’y plier. Dès le départ tout change. Plus De responsabilité. Le monde extérieur n’existe plus pour un temps. Il reste le monde intérieur, avec les souvenirs et les projets.

Le témoignage ponctuel, dès que l’événement atteint une vaste dimension, n’est qu’un mensonge sincère.