NOTRE CŒUR

Auteur :
GUY DE MAUPASSANT

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
FLAMMARION

 

Celui qui voudrait garder l’intégrité absolue de sa pensée, l’indépendance fière de son jugement, voir la vie, l’humanité et l’univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, c’est-à-dire de toute crainte, devrait s’écarter absolument de ce qu’on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est une si contagieuse qu’il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter, sans être, malgré lui, entamé de tous cotés par leurs convictions, leurs préjugés qui font ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante d’hypocrisie et de lâcheté.

S’initier au marivaudage mondain, aux coquetteries charmante et frustrantes des amitiés amoureuses.

Entrer partout où l’on va, précédé d’une renommée, d’un respect et d’une adulation, et voir tous les yeux fixés sur soi, et tous les sourires venir à soi.

Dès qu’elle apparaissait à un endroit public, elle produisait un effet de polarisation.

 

Cette multiplication de sensations toujours plus variés et contradictoires, cette explosion exponentielle des goûts et des idées, si elle raffine l’intelligence et élargit la conscience, a cependant une terrible rançon : elle tend à la paralyser la volonté, déroute l’homme de l’action, prive l’esprit de toute certitude, amenuise la conscience morale.

Un artiste authentique, brut, d’une puissante virilité créatrice.

Un sentiment profond de joie comprimé et une peur affreuse de le laisser voir.

D’une nature indépendante, gaie, même exubérante, très souple et séduisante, avec des saillies d’esprit libre, semées on ne sait comment.

Une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous.

Et tout de suite ils causèrent. Ce fut instantané chez l’un et chez l’autre, comme un feu qui prend bien dès qu’une allumette l’a touché. Il semblait qu’ils se fussent communiqué d’avance leurs opinions, leurs sensations, qu’une même nature, qu’une même éducation, les mêmes penchants, les mêmes goûts, les eussent prédisposés à se comprendre et destinés à se rencontrer.

Peut-être y avait-il quelque adresse de la part de la jeune femme ; mais la joie qu’on éprouve à trouver quelqu’un qui vous écoute, qui vous devine, qui vous répond, qui vous fournit des reparties par ses répliques, animait Mariolle d’un bel entrain. Conquis par la grâce provocante qu’elle déployait pour lui et par le charme dont elle savait envelopper les hommes, il s’efforçait de lui montrer cette couleur d’esprit un peu voilée, mais personnelle et délicate, qui lui attirait, quand on le connaissait bien, de rares et vives sympathies.

J’ai horreur des despotes et des jaloux. D’un mari j’ai dû tout supporter ; mais d’un ami, d’un simple ami, je ne veux accepter aucune de ces tyrannies d’affection qui sont les calamités des relations cordiales.

Il considérait les femmes comme un objet d’utilité pour ceux qui veulent une maison bien tenue et des enfants, comme un objet d’agrément relatif pour ceux qui cherchent des passe-temps d’amour.

La femme n’est créée et venue en ce monde que pour deux choses, qui seules peuvent faire épanouir ses vraies, ses grandes, ses excellentes qualités : l’amour, et l’enfant. Or celles-ci sont incapables d’amour, et elles ne veulent pas d’enfants ; quand elles en ont, par maladresse, c’est un malheur, puis un fardeau. En vérité, ce sont des monstres.

Il ne faisait pas une allusion à toute cette pluie de tendresse dont il la couvrait en secret.

Les défauts des hommes éminents sont souvent plus saillants que leurs mérites.

Il restait à André Mariolle de cette rapide entrevue, l’imperceptible déception de l’homme qui n’a pu cueillir toute la moisson d’amour qu’il croyait mûre.

C’est par l’écriture toujours qu’on pénètre le mieux les gens. La parole éblouit et trompe. Mais les mots noirs sur du papier blanc, c’est l’âme toute nue.

Existe-t-il encore des femmes passionnées, que l’émotion secoue, qui souffrent, pleurent, se donnent avec transport, enlacent, étreignent et gémissent, qui aiment avec leur chair autant qu’avec leur âme, avec la bouche qui parle et les yeux qui regardent, avec le cœur qui palpite et la main qui caresse, des femmes qui bravent tout parce qu’elles aiment ?

Oh ! L’horrible amour celui auquel il est maintenant enchaîné ; amour sans issue, sans fin, sans joie et sans triomphe, qui énerve exaspère et ronge de soucis ; amour sans douceur et sans ivresses, faisant seulement pressentir et regretter, souffrir et pleurer, et ne révélant l’extase des caresses partagées que par l’intolérable regret des baisers impossible à éveiller sur des lèvres froides, stériles et sèches comme des arbres morts.

Je m’en vais misérable et pauvre, pauvre de votre tendresse, dont quelques miettes m’auraient sauvé.