L’IMPOSSIBLE DÉFAITE

Auteur :
DENIS PINGAUD

Genre :
Politique

Maison d'Edition :
SEUIL

A quelques jours de son entrée en lice, il est désormais convaincu qu’il peut gagner. Et il le veut. Son « dernier combat », comme il en parle à ses amis depuis quelques mois, sera rude. Il le sait, mais il a une force en lui qui impressionne tous ses interlocuteurs. Tel un joueur de tennis disputant une finale de tournoi du grand chelem, il considère que l’avantage ne viendra que d’un pressing sur toutes les balles pour pousser l’adversaire à la faute. Sa hargne est sans mesure. Le voici enfin au seuil d’une revanche d’autant plus jouissive qu’elle a mûri longtemps, de colère rentrée en indignations dissimulées.

Comme à son habitude, Jospin prend des notes. Il n’arrête jamais de prendre des notes. C’est sa minière à lui de construire sa pensée au contact des autres.

Il faut retisser le lien entre la fonction décisionnaire d‘en haut et la perception revendicatrice d’en bas.

Ils égrènent des concepts, des phrases, des mots. Lesquels sont le plus souvent rejetés aussi vite qu’ils apparaissent.

Le temps n’est plus à la détente amusée. Il y a maintenant urgence.

Derrière sa gentillesse facétieuse, il ne cache pas son ambition.

Les non-dits sont parfois les plus parlants.

Il faut faire court et privilégier le message instantané à l’argumentation développée.

Permettre à chacun de capitaliser du temps pour apprendre ou se reconvertir, dans une société désormais mobile où les plus jeunes seront amenés à occuper différents emplois, voire à exercer différents métiers durant leur vie de travail, n’est-ce pas un beau dessein ?

Le romantisme existe aussi en politique. Donne-nous du rêve, pour agrémenter ta rigueur et ton pragmatisme, qui restent bien des vertus en politique. Dessine-nous les contours d’une belle aventure, où l’efficacité politique et économique sera agrémentée d’un projet de société fraternel et moderne.

Cultivant la discrétion, voire le secret, il fait attention ç ne pas jamais se mettre en avant : le client d’abord. Ardent défenseur de l’authenticité et de la simplicité, il aime à répéter qu’une bonne campagne ne peut jamais faire gagner un mauvais candidat, mais qu’une mauvaise campagne peut faire perdre un bon candidat.

Il a donc gravi les marches l’air détendu, traversant la foule des journalistes et des invités rassemblées dans la salle de réunion du premier étage. Le monumental escalier art déco, d’abord, avec une meute de caméras devant lui. L’escalier de service en ciment, ensuite, conduisant jusqu’au dernier étage du bâtiment, protégé cette fois du regard des curieux. On l’a applaudi en bas aux cris de « Jospin Président ». A cette heure précise, cependant, les mieux informés, téléphone portable à l’oreille, savent déjà.

Il y a une règle de grammaire qui s’applique parfaitement à la politique : la concordance des temps. Une campagne électorale se gagne sur une posture construite dans la durée. En la matière, le temps long est aussi fondamental que le temps court. Leur mise en musique harmonieuse est la clef du succès. Pour avoir ignoré cette syntaxe, brouillé son image, perdu en agressivité ce qu’il avait gagné en crédibilité, il a raté son rendez-vous avec les électeurs, et plus particulièrement avec les plus pauvres ou les plus fragiles d’entre eux.