LES CENT-JOURS

Auteur :
DOMINIQUE DE VILLEPIN

Genre :
HISTOIRE, Politique

Maison d'Edition :
PERRIN

C’est dans les hauts rangs de la société que se trouvent les traites. Ce sont ceux que j’ai le plus élevés qui m’abandonnent les premiers !

 

Nécessité fait loi.

 

Madame mère a suffisamment payé son écot aux douleurs de l’existence pour savoir jauger avec le recul nécessaire la vanité et la précarité des choses.

 

« Il n’a y a que les grandes passions qui forment les grandes actions. Chez l’une, c’est la passion de la liberté ; chez une autre, c’est celle des conquêtes, chez une autre encore, le fanatisme religieux ; chez nous, ce doit être l’amour du sol qui nous a vu naître, c’est-à-dire, l’amour de la patrie » (CARNOT)

 

Dans l’épreuve, la loyauté et l’esprit de service s’incarnent souvent dans les plus humbles.

 

Fin juriste, Cambacérès, cet ancien député à la convention, issu d’une famille de robe de Montpellier, se montre capable d’habiller de droit n’importe quelle décision. C’est un conseiller précieux, discret et efficace. Cheville ouvrière du Code civil et de la législation impériale.

 

Carnot se montre tatillon sur les formes et scrupuleux sur les moyens, refusant par exemple de renouveler les cadres administratifs avant d’avoir examiné chacun des dossiers au cas par cas. Tandis que Fouché a mis dix jours pour assurer son pouvoir, Carnot n’obtiendra jamais la maîtrise entière de son ministère. Nommé pour contrer Fouché, Carnot va en être la dupe avant d’en devenir la victime.

 

« Les frontières sont un Rubicon qu’on ne repasse plus si aisément quand une fois on les a franchies » (Louis-Philippe)

 

Pour les constitutionnels, le retour de Napoléon sanctionne d’abord la jactance des émigrés et les maladresses du gouvernement royal, notamment envers l’armée. Cette analyse choque naturellement les ultras. Leur lecture de l’événement n’a bien entendu rien à voir avec celle des constitutionnels : le roi a été trahi parce que trop bon, trop modéré, trop attaché à séduire ces anciens révolutionnaires qu’il fallait au contraire résolument écarter.

 

La rumeur favorise la propagation de la violence. C’est la peur de l’autre, alimentée par les caquetages, déformée par le bouche à oreille, qui sert de catalyseur aux carnages.

 

Il compte diviser pour régner, s’imposer comme seul rassembleur possible, à la fois sauveur des élites et protecteur des plus humbles.

Sa démarche est lourde, ses mouvements pesants, ses gestes lents et sans vivacité ; ce n’était plus l’homme qui domine les événements. L’amour des femmes, auquel il s’était livré avec d’autant plus d’ardeur qu’il avait commencé plus tard, lui avait donné une disposition dont il ne pouvait plus triompher. Il dormait douze à quinze heures par jour

 

Eternelle exclue de l’histoire politique, embastillé part la royauté, guillotinée par la république, exilée par l’Empire, l’école libérale connaît ainsi une faveur inédite. Elle s’explique non seulement par l’attrait de la nouveauté- elle n’a jamais vraiment gouverné- mais aussi par sa compatibilité avec les différents régimes existants. Axée sur la défense des libertés et des droits de l’individu, elle peut en effet s’accommoder de toutes les légitimités, à condition que celles-ci adoptent une constitution parlementaire reposant sur le bicaméralisme, la collaboration des pouvoirs et l’indépendance de la justice. Les libéraux n’ont jamais changé de ligne depuis 1789. La garantie des libertés par les institutions prime selon eux sur la nature du régime. Le fond l’emporte sur la forme, la souveraineté sur la légitimité, au contraire des autres familles qui se déterminent d’abord par rapport à des hommes, royalistes comme bonapartistes. Veil héritage de l’esprit chevaleresque, le pouvoir représente dans leur esprit un principe ou une foi qui s’incarne dans leur souverain.

 

Le bonapartisme incarne l’ordre et la patrie, le libéralisme des droits fondamentaux de l’individu. Ils ont besoin l’un de l’autre car ils doivent se garantir réciproquement pour exister dans la durée. Sans ordre, la liberté dégénère en anarchie, sans liberté, l’ordre devient dictature.

En France, le libéralisme a besoin d’un protecteur pour gagner les masses. Souffrant de son caractère minoritaire et élitaire, il a tout à gagner d’une alliance impériale qui lui donnerait l’assise populaire et nationale qui lui a manqué jusqu’alors pour faire prévaloir ses vues.

 

Les phraseurs, idéologues, penseurs abstraits et autres hommes à système.

 

Homme d’action, pragmatique et attaché au seul résultat, l’Empereur se méfie des philosophes, ces agitateurs d’idées qui ont détruit la royauté en soulevant des passions qu’ils n’avaient pas les moyens de contenir. Il dénonce en eux des esprits faux, des songe-creux, incapables de se substituer au politique car ils ignorent les réalités tragiques du pouvoir.

Derrière le paravent humaniste, il discerne une réalité beaucoup moins noble : celle de l’esprit bourgeois, pacifique et mercantile, foncièrement égoïste, attaché à la seule défense de ses intérêts et privilèges

 

Napoléon déteste le commerce et se méfie de l’argent comme tout aristocrate catholique : « Le commerce dessèche l’âme par son âpreté constante de gain ; le commerçant n’a ni foi ni patrie »

 

La liberté n’est pas licence. Sans lois, elle devient anarchie.

 

« Dans nos sociétés actuelles, la naissance dans le pays et la maturité de l’âge ne suffisent point pour conférer aux hommes les qualités propres à l’exercice des droits de cité. Ceux que l’indigence retient dans une éternelle dépendance et qu’elle condamne à des travaux journaliers, ne sont ni plus éclairés que des enfants sur les affaires publiques, ni plus intéressés que des étrangers à une prospérité nationale dont ils ne connaissent pas les éléments et dont ils ne partagent qu’indirectement les avantages… il faut donc une condition de plus que la naissance et l’âge prescrits par la loi. Cette condition, c’est le loisir indispensable à l’acquisition des lumières, à la rectitude du jugement. La propriété seule assure ce loisir : la propriété seule rend les hommes capables de l’exercice des droits politiques. » (Benjamin Constant)

 

A chaque jour sa peine, à chaque circonstance sa loi, à chacun sa nature.

 

Ils veulent effacer jusqu’à son nom pour ranimer l’Europe du passé, forgé entre gens de bonne compagnie, à coup de traités et de mariage consanguins.

 

Cette sérénité de façade masque les nombreux doutes qui l’assaillent.

 

A la fois si proche et si inaccessible.

 

Il essayait de sourire, mais l’expression de ses yeux gardait la tristesse qui remplissait son âme.

 

Il doit naviguer à vue à travers les écueils dressés par les royalistes et les alliés tout en affrontant les orages qui se déchaînent sur le pays.

 

Poussé par la peur, la plupart des opposants sacrifiera leur conviction à leur intérêt, entraînant dans leur sillage une clientèle moutonnière.

 

L’Etat-nation, avide, se forge là, emporté par une spirale infernale : toujours plus d’hommes, plus de canons, plus d’impôts, plus d’administration, plus de monarque sur le tapis rouge de l’absolutisme qui s’accommode sans gêne de l’escarpin royal, de chaussures à boucle ou de bottes de campagne.

 

Chargé de guider la nation vers l’avenir et d’arbitrer les conflits, le souverain prend de la hauteur, devenant réellement inviolable et sacré en sortant du champ partisan. Il domine le quotidien sans subir l’usure et les avaries du traitement des affaires courantes. Ce fardeau retombe sur les épaules du premier des ministres. Ce dernier, placé entre le chef de l’Etat et la majorité parlementaire, hérite d’un pouvoir dont la puissance n’a d’égale que la fragilité. Hormis quelques brèves parenthèses- la plus longue étant due au second Empire- la dualité de l’exécutif ne sera plus remise en cause.

 

Le principe complémentaire de la solidarité ministérielle s’impose logiquement. Il porte un coup décisif aux intrigues curiales, à l’œuvre depuis trois siècles, en soudant la survie politique des ministres à celle de leur chef. Certes, la pratique restera longtemps fluctuante. Mais les rivalités de personnes, qui affaiblissent le gouvernement de l’intérieur, s’en trouvent limitées et, par là m^me, la crédibilité du régime renforcée. On évolue d’une culture de conflit, inhérente à Versailles, au compromis rassemblant des hommes de convictions proches dans une même formation. La longue marche vers la démocratie politique, qui va aboutir à la création des partis et au respect de l’alternance par les urnes, reçoit ici une impulsion fondatrice.