
Auteur :
Genre :
Roman
Maison d'Edition :
ALBIN MICHEL
Il ne suffit pas d’avoir quitté l’école et de savoir se battre pour être un homme. Ce qui forme les êtres, c’est le travail.
Ce qui révoltait Charles Lambert, c’était que des êtres soient humiliés, piétinés, traités comme le pire des paysans n’eût pas osé traiter son chien.
L’immensité nue où la vue se perd.
Sèche, visage émacié et ridé comme un vieux fruit, elle semblait frêle, mais ses bras maigres cachaient une force d’homme.
La guerre s’enlisait. Elle semblait devenir vie. Une vie qui s’installait et dans laquelle on s’installe comme on l’avait été dans la paix.
De attaques lancés par des généraux avides d’étoiles coûtaient des milliers d’hommes soumis, forcés, résignés, épuisés, meurtris, parfois ivres et qui tombaient sans gloire pour être ensevelis sans larmes.
Ainsi en ces jours tourmentés, les plus modestes joies étaient-elle souvent gâchés par l’arrivée d’une mauvaise nouvelle ou par un événement qui survenait pour hacher la vie et briser le moindre élan.
Charles se redressa, comme piqué aux fesses.
Putasserie de merde !
Ils s’étaient querellés souvent pour des broutilles, mais jamais il n’y avait eu entre eux de véritable brouille.
Il ne pouvait pas lui dire qu’il venait de voir défiler devant lui des bataillons de morts. Qu’il avait vu se lever toutes celles et tous ceux qu’il avait connus et qui avaient avant lui franchi le seuil du trou noir. Il ne pouvait pas lui avouer qu’il redoutait l’heure où il devait prendre rang parmi eux et qu’il voyait cet instant-là s’approcher à une vitesse qui lui donnait le vertige.
Le souvenir de la fleuriste si solide et qui cachait si bien son cœur tendre sous une écorce rugueuse était en lui presque aussi présent que celui de sa propre grand-mère.
C’était un dur d’écorce, mais il n’y avait pas besoin de gratter l’aubier bien loin pour atteindre le cœur.
Il y a tant et tant de morts derrière moi que leur long cortège, parfois, me donne le vertige.