LE PARFUM

Auteur :
PATRICK SÜSKIND

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
FAYARD

A l’époque dont nous parlons, il régnait dans les villes une puanteur à peine imaginable pour les modernes que nous sommes. Les rues puaient le fumier, les arrières cours puaient l’urine, les cages d’escalier puaient le bois moisi et la crotte de rat, les cuisines le chou pourri et la graisse de mouton ; les pièces d’habitation mal aéré puaient la poussière renfermée, les chambres à coucher puaient les draps graisseux, les courtepointes moites et le remugle âcre des pots de chambre. Les cheminées crachaient une puanteur de souffre, les tanneries la puanteur de leur bain corrosifs, et les abattoirs la puanteur du sang caillé. Les gens puaient la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puaient les dents gâtées, leurs estomacs puaient le jus d’oignons, et leurs corps, dès qu’ils n’étaient plus tout jeunes, puaient le vieux fromage et le lait aigre et les tumeurs éruptives. Les rivières puaient, les places puaient, les églises puaient, cela puait sous les ponts et dans les palais. Le paysan puait comme le prêtre, le compagnon tout comme l’épouse de son maître artisan, la noblesse puait du haut jusqu’en bas, et le roi lui-même puait, il puait comme une fauve, et la reine comme une vieille chèvre, été comme hiver. Car en ce dix-huitième siècle, l’activité délétère des bactéries ne rencontrait encore aucune limite, aussi n’y avait aucune activité humaine, qu’elle fût constructive ou destructive, aucune manifestation de la vie en germe ou bien à son déclin, qui ne fût accompagnée de puanteur.

 

Il était comme un cuisinier qui, à force d’expérience et de bonnes recettes, fait de la grande cuisine, mais n’a jamais encore inventé un seul plat.

 

Toute invention lui était fort suspecte, car elle signifiait toujours qu’on enfreignait une règle.

 

C’est Mauricius Frangipani qui a constaté que les principes des parfums sont solubles dans l’esprit-de-vin. En mélangeant à l’alcool ses poudres odorantes et en transférant ainsi leur parfum à un liquide évanescent, il avait affranchi le parfum de la matière, il avait spiritualisé le parfum, il avait inventé l’odeur pure, bref, il avait créé ce qu’on appelle le parfum. Un acte véritablement promitéen.

Dans tout métier, le talent n’est presque rien, et l’expérience est tout que l’on acquiert à force de modestie et de travail.

Cette époque de débâcle de et de débandade.

Il ne fit pas seulement d’un zèle ardent, mais aussi d’un systématisme extraordinairement réfléchi pour affûter ses armes, affiner ses techniques et perfectionner progressivement ses méthodes.

Un colporteur qui vendait de la poudre d’amour et autres charlataneries.

De fait la jeune fille était d’une beauté exquise. Elle était de ce type de femmes nonchalantes et languides qu’on dirait faites de miel brun, elles en ont la saveur sucrée, le contact lisse et l’étonnante onctuosité : il leur suffit d’un geste indolent, de rejeter leurs cheveux en arrière ou de faire lentement claquer le fouet de leur regard pour dompter tout l’espace autour d’elles et se retrouver, tranquilles, au centre d’un cyclone, apparemment inconscientes du champ de gravitation où elles attirent irrésistiblement vers elles les désirs et les âmes des hommes comme des femmes.