LE CIMETIERE DES BATEAUX SANS NOM

Auteur :
ARTURO PEREZ-REVERTE

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
SEUIL

L’homme qui se tait intimide plus que celui qui parle, parce qu’il est difficile de deviner ce qu’il a dans la tête.

L’air embrasé qui entrait par les hublots le faisait suffoquer comme un poisson hors de l’eau.

Après so what, la contrebasse s’était éclipsée en douceur, la trompette de Miles Davis venait d’entrer avec son solo historique de deux notes – la seconde un octave au dessous de la première – et Coy guettait, suspendu dans cet espace vide, la décharge libératrice, le coup de batterie unique, la vibration de la cymbale et les roulements ouvrant le chemin lent, inévitable, inquiétant, au métal de la trompette.

Avec la certitude terrible de l’homme qui encaisse à ses dépends une révélation inattendue.

Surpris sans avoir eu le temps de mettre le masque de sa fausse réputation.

Il était en réalité un vieillard incohérent et en pyjama, dépassé par les événements.

Il avait embarqué très jeune poussé plus par des intuitions que par des certitudes

Il voulait faire l’amour avec cette femme. Il voulait le faire, pas une fois, mais une infinité de fois. Il voulait compter toutes les tâches de rousseur dorées avec ses doigts et sa langue, et la mettre ensuite sur le dos, ouvrir doucement ses cuisses, entrer en elle et baiser ses lèvres en même temps. Un baisé lent, sans hâte, sans angoisse, qui, de même que la mer finit par polir les rochers, finirait par adoucir ces lignes de dureté qui la faisait paraître si distante, parfois. Il voulait faire naître des étincelles de lumière et de surprise dans le bleu outremer de ses yeux, changer le rythme de sa respiration, provoquer des battements et des frémissements de sa chair. Et guetter attentivement dans la pénombre, comme un franc tireur patient, ce moment de brièveté fugace, d’intensité égoïste, où la femme se concentre sur elle-même et prend le visage de toutes les femmes nées et à naitre.

Matelot qui n’a rien à faire cherche bateau sur mer ou femme sur terre.

Les deux bouches ouvertes se cherchèrent avec une force inattendue, comme si elles étaient avides de salive, d’oxygène et de vie ; les dents s’entrechoquèrent, et les langues humides s’enlacèrent avec impatience. Leurs corps continuaient à se chercher violemment, luttant entre eux pour mieux s’atteindre, avec des baisers désespérés qu’affole le désir. Dans une commune recherche de l’autre.

Là où était cachée la clef de toutes les énigmes ; là où le passage des siècles avait forgé l’unique tentation véritable, en manière de réponse au mystère de la mort et de la vie.

Il est bon de sentir qu’on est le bienvenu ; et pas seulement toléré.

Elle était bonne, cette complicité immédiate, instinctive, qui n’avait pas besoin de parole pour justifier l’inéluctable.