LA MÈRE

Auteur :
MAXIME GORKI

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
MESSIDOR

Les tristes méditations d’une âme blessée qui erre, solitaire, par les sentiers obscurs des douloureuses incertitudes.

Il y avait dans ce chant une force plus grande que les mots et les sons, qui les dépassait et éveillait dans le cœur le pressentiment de quelque chose de trop haut pour la pensée.

 

Il lui semblait que les paroles s’étaient envolées sans laisser de traces dans ces hommes, telles des gouttes clairsemées tombant sur une terre épuisée par une longue sécheresse.

 

Les gens ne croient pas les paroles toutes nues, il faut souffrir, et les tremper de sang…

 

Moins on sait, mieux on dort.

 

Elle ouvrit le cahier, frappa avec douceur sur le clavier de sa main gauche. Les cordes se mirent à vibrer en sonorités moelleuses et denses. D’abord un profond soupir, puis une autre note, d’un son plein de richesse, se joignit aux premières. Sous les doigts de la main droite des cris étrangement transparents prirent leur essor en une volée inquiète, les sons clairs tournoyèrent, battirent des ailes comme des oiseaux effrayés, sur le fond sombre des notes basses.

Cette musique, d’abord, ne toucha pas la mère ; dans cette suite de sons, elle n’entendait qu’une cacophonie. Son oreille ne pouvait saisir la mélodie dans la vibration complexe de la foule des notes. La musique emplissait la pièce de plus en plus, et le cœur de la mère s’éveillait à la mélodie sans qu’elle s’en doutât.

Et soudain, du tréfonds obscur de son passé monta le souvenir d’une humiliation depuis longtemps oubliée, et qui ressuscitait maintenant avec une cruelle netteté.

 

Je suis là pour écouter, à ruminer des pensées…

Une femme ne peut pas comprendre la musique, surtout si elle a de la peine.

 

Nous autres, gens du peuple…, nous sentons tout, mais nous avons la peine à l’exprimer ; nous avons honte, parce que nous comprenons, mais nous ne pouvons pas le dire.

 

Il semblait que des milliers de vies parlaient par sa bouche.

 

Toute sa personne provoquait cette pitié superflue qui reconnaît son impuissance et fait naître un dépit résigné.

 

L’un est aveugle à cause de la faim, l’autre à cause de l’or.

 

L’inaction pervertit les êtres, fait souvent naître des sentiments bas…

 

L’envie, la haine et le mensonge, ces trois monstres qui asservissent et épouvante la terre par leur force cynique…

 

Ce discours avare de sentiments, abondant en mots emplissait la salle d’un ennui aride comme un sable fin et sec.

 

Il semblait mettre tous les accusés dans le même sac, les y enfermer en les serrant les uns contre les autres.

 

Les paroles du procureur répandaient dans l’air un brouillard invisible, qui s’épaississait autour des juges, les enveloppant d’un nuage plus dense d’indifférence et de lassitude résignée.

 

Ils regrettaient ces muscles, capables de travailler et d’enrichir, de jouir et de créer.