LA DOUANE DE MER

Auteur :
Jean-Paul D’ORMESSON

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
GALLIMARD

Nous sommes emportés dans un flux invisible et pourtant invincible que la nature ou la Providence a découpé en jours et en nuits, en mois grâce à la lune, en saison, en années.

 

La mort est le contraire de la vie. La vie est liée à la mort. Tout ce qui est vivant mourra. Tout ce qui est mort a vécu.

 

J’ai appartenu à cette aventure dont la mort est la loi et que nous appelons la vie.

 

Si j’étais encore vivant, je serais encore empêtré dans un corps, prisonnier de l’espace et du temps, enfermé dans ce monde.

 

Il y a au sein de la vie, qui est une force puissante et en quelque sorte collective, des singularités autonomes qui fonctionnent par elles-mêmes. Ce sont les individus qui meurent et la vie qui se poursuit.

 

Il n’y a de sexe que parce qu’il y a la mort. La mort est la clé du sexe. Et le sexe est l’allié et l’ennemie de la mort. Ce sont des rivaux associés. La mort ne cesse jamais de l’emporter sur le sexe.

 

Le sexe est le plus doux et le plus violent, le plus simple, le plus puissant et le plus répandu des instruments de plaisir.

 

L’amour sans le sexe ne se trouve qu’au théâtre et dans quelques romans que personne ne lit.

 

La terre est le royaume de la contradiction. Les corps et leurs esprits servent de champ de bataille à la douleur et à l’espérance.

 

Le sommeil est une absence dans la présence, un évanouissement, un silence, une sorte de mort à l’essai et nécessaire à la vie.

 

Les hommes habitent un monde d’une complication infinie dont les éléments sont en nombre limité, mais où les combinaisons des effets et des causes forment une jungle inextricable, une forêt dont personne ne sort et où tout ne cesse jamais de renvoyer à autre chose. De temps à temps, ils s’arrêtent. Ils s’étendent au soleil. Ils regardent la mer ou le ciel. Une sorte de paix les pénètre. Ils trouvent quelqu’un à aimer. Ils s’imaginent que tout sera beau et que tout sera simple.

 

Les êtres et les choses s’en vont pour ne plus revenir, ils changent, ils s’évanouissent, et le temps les emporte.

 

Nous ne sommes qu’essais, tâtonnements, recherches. Notre vérité est la mort. Et notre vie est faite d’erreurs puisqu’elle se déploie dans une histoire où rien n’est jamais acquis et où tout se transforme. Toute la beauté du monde est dans le passager, dans la diversité, dans la contradiction. Elle est dans la liberté, qui consiste le plus souvent à être libre de se tromper et de dire n’importe quoi.

 

Personne ne peut ressusciter la totalité d’un passé qui fut jadis un présent mais que le passage du temps a changé en oubli ou, dans le meilleur des cas, en souvenir.

 

Parler les uns aux autres et aussi les uns des autres.

 

Les hommes qui aiment les femmes aspirent souvent à les quitter pour le seul bonheur de les retrouver.

 

Mon amour, mon cœur, mon ange, je ne sais quoi encore, je t’aime, je donnerais le monde pour une de tes caresses, que m’importe le monde sans toi.

 

Malgré tout et peut-être à cause de tout.

 

L’eau est la source et la condition des hommes.

 

Elle se nie et elle ne se nie pas.

 

La vie des hommes est sinistre, pleine de souffrance et de larmes, obscurcie par l’absence, par la mort, par le chagrin, par la maladie, par la trahison et le mensonge.

 

Des noms flottent encore dans nos mémoires embrumées.

 

L’infini est une dimension du fini. Tout s’enchaine dans le temps et l’espace. Car chaque instant de ce monde est le fruit du passé et chaque fraction du présent est déjà lourde de l’avenir.

La vie est aussi faite d’un voile enchanteur et cruel qu’on appelle le secret.

 

La vie est une maladie mortelle, à transmission sexuelle, dont on se guérit un peu chaque jour et qui finit par tout emporter.

 

La vie est un prêt gratuit que nous ne pouvons pas refuser, que nous devons toujours rembourser, qui nous est successivement consenti et retiré, et auquel nous tenons qu’à tout. Au moins tant que nous vivons.

 

Il n’y aurait qu’une chose de pire que de mourir : ce serait de ne pas mourir. La vie n’a de prix que parce qu’elle cesse.

 

L’homme est né libre, et partout il est dans les fers.

 

Tout ce que les hommes imaginent est toujours marqué par le passé. Ils se contentent, pour faire du neuf, d’organiser autrement ce qui existe déjà.

 

Un allié qui lui pèse plus qu’il ne lui sert.

 

La théologie est la science des fins dernières et des débuts absolus. Elle est la science des postulats.

La gloire du Christ est dans sa souffrance plus encore que dans son triomphe. Les triomphes passent, la souffrance reste.

 

Au Dieu de vengeance et de ressentiment de l’Ancien Testament succède un homme d’amour et de miséricorde. Ce n’est pas par hasard qu’on l’appelle le Rédempteur : il rachète, et il pardonne. La croix cesse, avec lui d’être un instrument de supplice pour devenir un signe de rachat.

 

Un dernier soupir d’espérance suffit à effacer toute une carrière de débauche. C’est pourquoi tant de libertin ont été catholique. Et que tant de catholiques ont été libertin.

 

« Péchez avec vigueur. Mais ayez une foi plus vigoureuse encore » (Luther).

 

La souffrance est un si grand malheur que tous les plaisirs de la terre ne suffisent pas à l’effacer.

 

Les plaisir ne sont là que pour se faner et pour servir d’écrin, avant de s’effacer, à la douleur et aux larmes.

 

Il faut être prudent quand on parle de durée, il faut fuir les grands mots et les grands sentiments.

 

Chaque homme est un poème récité par le destin.

 

Il n’en fini pas de lutter contre la mort. Mais le combat qu’il mène est un combat sans espoir. Au bout de chaque homme, il y a la mort. Au bout de l’histoire du monde, il y a la mort du soleil.

 

Je crois au progrès avec obstination. Je crois qu’il n’y aurait pas de vie s’il n’y avait pas de progrès et que toute l’histoire du monde n’est qu’un immense progrès. Mais on ignore vers quoi.

 

Aucun homme, avant de mourir, n’est venu à bout de l’énigme de sa propre existence.

 

Les hommes se plaignent volontiers de l’état de leur corps, du manque d’argent, de leurs échecs en amour, du train des affaires et de la politique : tout cela, de tout temps, a toujours mal tourné et crée beaucoup de soucis. Ils s’inquiètent très peu de l’énigme du monde et de leur propre existence. Tout se passe comme s’il s’agissait de camoufler l’énigme sous une avalanche de préoccupations.

 

Les hommes vivent dans un monde dont ils n’ont pas la clé. C’est ce qui leur permet d’être libres. Ou d’imaginer qu’ils le sont.

 

Deux passions suffisent pour agiter les hommes : le savoir et l’amour.

 

Cette folie collective que nous appelons la vie.

 

Les hommes ne commencent jamais que pour finir aussitôt.

 

La vie n’en finit pas de poursuivre ses arabesques et ses contradictions. Ses bégaiements. Ses reniements.