LA BÊTE HUMAINE

Auteur :
EMILE ZOLA

Genre :
Roman

Maison d'Edition :
J’AI LU

Lui, ne l’écoutait pas, ne l’entendait pas. Il l’avait saisie d’une étreinte brutale, et il écrasait sa bouche sur la sienne. Elle eut un léger cri, une plainte plutôt, si profonde, si douce, où éclatait l’aveu de sa tendresse longtemps cachée. Mais elle luttait toujours, se refusait quand même, par un instinct de combat. Elle le souhaitait et elle se disputait à lui, avec le besoin d’être conquise.

Et il sentait aussi, dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur son dos, ainsi qu’une proie qu’on arrache aux autres, à jamais.

Son unique pensée était d’aller tout droit, plus loin, toujours plus loin, pour fuir l’autre, la bête enragée qu’il sentait en lui.

Jamais une telle fièvre de voir, de savoir, ne l’avait agité.

L’une s’en alla sur la pointe des pieds, l’autre referma sa porte si doucement, qu’on n’entendit pas le pêne glisser dans la gâche.

Il n’y avait aucune accusation, dans ces regards ardemment curieux ; et il croyait pourtant voir poindre le soupçon vague, ce doute que le plus petit fait parfois change en certitude.

Cela lui semblait si tendre, de s’aimer, sans toute cette saleté du sexe !

La rage du gain, cette fièvre chaude de l’argent, qui ravage un homme jusqu’à lui faire risquer sa situation, sa vie, dans un coup de dés.

La pensée de faire du mal pour se guérir du sien.

Pecqueux, qui pourtant n’avait pas bu éclata en sanglots violents, dont les hoquets secouaient son grand corps, sans qu’il pût les retenir.

Les deux femmes, dans leur angoisse, étaient exaspérées encore par l’agonie interminable du cheval qui, seul des cinq, survivait, les deux pieds de devant emportés. Il gisait près d’elles, il avait un hennissement continu, un cri presque humain, si retentissant et d’une si effroyable douleur, que deux des blessés, gagnés par la contagion, s’étaient mis à hurler eux aussi, ainsi que des bêtes. Jamais cri de mort n’avait déchiré l’air avec cette plainte profonde, inoubliable, qui glaçait le sang. La torture devenait atroce, des voix tremblantes de pitié et de colère, s’emportait, suppliant qu’on l’achevât, ce misérable cheval qui souffrait tant et dont le râle sans fin restait comme la lamentation dernière de la catastrophe. Alors Pecqueux, toujours sanglotant, ramassa la hache au fer brisé, puis, d’un seul coup en plein crâne, l’abattit. Et, sur le champ de massacre, le silence tomba.

Ce fut une de leur ardente nuits d’amour, la meilleure, la seule où ils sentirent confondus, disparus l’un dans l’autre. Brisé de ce bonheur, anéantis au point de ne plus sentir leur corps.

Embrasse-moi comme si tu me mangeais, pour qu’il ne reste plus rien de moi en dehors de toi.

Puis, mon Dieu ! la justice, quelle illusion dernière ! Vouloir être juste, n’était-ce pas un leurre, quand la vérité est si obstruée de broussailles ?

Du moment que la vérité parle, il n’y a rien qui puisse l’arrêter, ni l’intérêt des personnes, ni même la raison d’Etat.

A quoi bon dire la vérité, puisque c’était le mensonge qui était logique ?