JAZZYGRINATIONS

Auteur :
Sidney Usher

Genre :
Biographie, Chronique, Essai, MUSIQUE

Maison d'Edition :
Notis Edition

– Mc Coy TYNER, est la dénomination sous laquelle vous êtes connu. Vous avez également un nom religieux qu’on connaît peu.

– Saul SULIMAN, est mon nom religieux. A une époque où j’étais très religieux, je tenais à ce qu’on m’appelle ainsi, en hommage à un prophète de l’Islam.

– Pourquoi l’Islam ?

– Je voulais avoir une expérience religieuse autre que celle de ma famille qui avait épousé la religion chrétienne et plus précisément le Baptisme. Mais, aujourd’hui, je ne suis plus aussi religieux (sourire).

– Pensez-vous qu’il est essentiel pour un artiste d’être religieux ?

-Je ne le crois pas ! Je pense que le plus important c’est d’être heureux. Je connais des religieux qui n’ont aucune spiritualité. Le religieux et le spirituel sont deux choses différentes.

– A quel âge avez-vous commencé à jouer du piano ?

– J’avais treize ans et je ne savais pas ce qu’est un piano. Je me souviens de la réaction de mon père. Il ne comprenait pas pourquoi ma mère s’acharnait  tant. Il lui disait constamment : « Mais, que veux-tu qu’il fasse d’un piano ? » (Rire).

– Vous avez vécu votre enfance avec les frères Richie et Bud POWEL…

– Richie et Bud étaient plus âgés que moi. Nous habitions une ville aussi petite que Blois. Puis Richie a été engagé par le quintette de Max ROACH et Clifford BROWN. Il joua dans cette formation jusqu’à sa mort survenue dans un accident de voitures, en 1956. Deux années plus tard, Bud est allé s’installer à Paris.

– Comment avez-vous rencontré John COLTRANE ?

– C’est grâce à l’un de ses amis, Cal MASSEY. Auparavant, je ne connaissais John COLTRANE qu’à travers les disques enregistrés avec le quintette de Miles DAVIS. J’avais dix-sept ans lorsque Cal MASSEY m’a présenté à John COLTRANE. Ce n’est qu’à l’âge de vingt ans que j’ai intégré le quartette de ce dernier. Il a fallu trois années d’attente.

– Qu’elles étaient vos fonctions dans ce quartette ?

-Apporter un complément harmonique. Enrichir le champ harmonique de telle sorte que les solistes puissent se sentir libre et jouer librement. Une liberté diffuse et non (à sens) unique.

– Quels ont été vos meilleurs et pires souvenirs avec John COLTRANE ?

– Le meilleur, c’est d’avoir été son pianiste attitré pendant cinq années. Quant au pire, oh la ! « C’est difficile » (en français).

– Qu’elle est votre conception du Jazz ?

– La liberté, l’individualité. C’est une musique qui procure à ses adeptes et pratiquants un champ extraordinaire de liberté. Contrairement au Droit qui inhibe parfois totalement la volonté, les règles du Jazz sont, elles,  libératrices.

– Que pensez-vous des musiciens de nos jours ? Sont-ils plus doués ou/et avantagés ?

– Certains sont sincères, de bons techniciens. C’est certain. Cela dit, les circonstances ne sont pas les mêmes. Aujourd’hui, en particulier dans le monde du Jazz, les musiciens ont une vie professionnelle plus facile, parce que les grandes compagnies de disques veulent des jeunes (« they want youngs ! »). Il est donc plus facile de décrocher un contrat quand on est jeune. Cependant, il y a une régression sur le plan artistique et culturel. C’est que les possibilités d’apprendre sur la durée sont pratiquement inexistantes. D’où un vocabulaire approximatif, un langage pauvre et une pénurie de créativité. Malgré ces handicaps, quand ces jeunes vous rencontrent à l’aéroport ou dans les couloirs d’une salle de concert, ils vous disent : « J’ai eu un contrat… heureux de vous avoir rencontré… au revoir… » (Rire).

– En quarante années de carrière, votre façon de jouer du piano a beaucoup évolué. Cependant, vous semblez toujours proche de la musique africaine. Est-ce volontaire ?

– Très tôt, j’ai cherché le lien entre toutes les musiques du monde. Et j’ai découvert l’omniprésence de l’élément afro. Dans mon enfance, j’ai été marqué par l’enseignement de tambours de Saka KOUE, un étudiant Africain aux Etats unis. Saka dégageait une énorme vitalité. Sa sœur apprenait la danse africaine à mes sœurs.

– Vous sentez-vous Américain ou Africain ?

-Les deux ! Je suis Américain parce que né aux Etats unis d’Amérique et Africain en raison de mes origines. Nous n’avons jamais perdu notre racine. La musique est le cordon ombilical qui nous lie à la Terre ancestrale. Voilà pourquoi notre musique est si puissante. Je suis un afro-américain.

– Quel est le contenu de votre testament pour l’humanité ?

– La musique ! Elle est comme la médecine, comme un médicament, comme l’aire, comme la respiration. Elle procure de l’énergie, du bonheur pour le présent et de l’espoir pour l’avenir.