CETTE NUIT LA LIBERTÉ

Auteur :
LARRY COLLINS

Genre :
Biographie, HISTOIRE, Politique

Maison d'Edition :
POCKET

« La perte des Indes porterait à l’Angleterre un coup fatal et définitif. Elle ferait d’elle un pays insignifiant » (Winston Churchill)

Mohandas Karamchand Gandhi était un révolutionnaire bien singulier.

Tandis que l’Europe retentissait des hurlements et des harangues d’une cohorte de démagogues et de dictateurs, Gandhi soulevait les masses du pays le plus peuplé du globe sans élever la voix. Ce n’était ni par l’appât du pouvoir ni par celui de la fortune qu’il avait attiré ses disciplines sous sa bannière, mais par une mise en garde : « ceux qui veulent me suivre, avait-il dit, doivent être prêts à dormir à même le sol, s’habiller de vêtements rudimentaires, se lever avant l’aube, vivre d’une nourriture frugale et nettoyer eux-mêmes leur toilettes »

Les différents peuples indiens et leurs croyances étaient aussi inextricablement mêlés que les fils entrelacés d’un tapis oriental.

Comme son mari, Edwina Mountbatten semblait avoir été comblée de toutes les bénédictions de la providence. Elle était belle. Elle était intelligente. De son grand-père maternel, Sir Ernest Cassel, elle avait hérité une fortune considérable et les aïeux de son père, parmi lesquels avaient figuré, au 19ème siècle, le grand ministre, Lord Palmerston et le comte de Shaftesbury, célèbre homme politique et philanthrope, lui avaient légué une enviable position sociale. Pourtant, des nuages avaient assombri le début de sa vie. Avec la mort précoce de sa mère, une enfance malheureuse lui avait laissé un caractère renfermé. Contrairement à son bouillonnant époux qui n’hésitait jamais à exercer sa critique et à accepter celle des autres avec le même superbe aplomb, un rien pouvait blesser Edwina. « Vous pouviez dire à Lord Louis ce que vous vouliez et comme vous vouliez. Avec Lady Louis, vous deviez vous avancer sur la pointe des pieds.

Des relations de père à fils-avec tout ce que de tels liens supposent de tensions, d’élans, de refoulement- s’étaient établies entre eux.

Depuis qu’il avait soigné les victimes d’une épidémie de variole en Afrique du du Sud, Gandhi avait une confiance absolue dans les remèdes naturels. Il dénonçait la médecine moderne, l’accusant de vouloir soigner le corps sans chercher à guérir l’âme, de prescrire des drogues au lieu de faire appel aux forces morales, de s’intéresser à l’argent des malades plus qu’à leur guérison. Le Mahatma considérait que le traitement par les plantes était un prolongement de sa philosophie de la non-violence.

Cette vieille Inde où il avait brûlé les énergies de sa jeunesse romantique.

Ce n’est pas une menace, c’est une prophétie.

L’abondance de la domesticité indienne, le coût infime du nécessaire et du superflu, les privilèges dont jouissaient les militaires, tout permettait à ces jeunes gens de mener une existence de rêve.

Gandhi s’opposait farouchement à tous ceux qui prétendaient que l’avenir de l’Inde dépendait de sa capacité à imiter la société industrielle et technocratique de l’occident qui l’avait colonisée. Il combattait presque tous les systèmes qui y avaient pris racine. Le salut de l’Inde, affirmait-il, réside au contraire « dans son pouvoir de désapprendre ce qu’elle a découvert dans cinquante dernières années ». le science ne doit pas commander aux valeurs humaines, pas plus que le technique ne doit régenter la société ; la vraie civilisation n’est pas la multiplication indéfinie des besoins de l’homme mais plutôt leur limitation délibérée afin de permettre à tous de partager l’essentiel.

Le visage tordu par la haine et la souffrance, les regards chargés de désespoir.

Épuisé de fatigue et accablé par cet étalage de misère.

Au-delà d’une apparence de prospérité, la triste réalité s’affirmait.

Pas un jour ne s’écoulait sans apporter sa sinistre moisson de cadavre.

Avec le soulagement d’un marin apercevant le phare d’un port après la tempête.

De tous les scandales disparaissant dans les feux purificateurs de Sir Conrad Corfield, aucun n’avait laissé de traces aussi sordides que celui du règne, dans les années 30, du prince d’un petit Etat de huit cent mille habitants en bordure du Rajasthan. Le Maharaja d’Alwar était un homme si plein de charme et de culture qu’il avait réussi à envoûter plusieurs vices rois au point de poursuivre ses activités en toute impunité. Parce qu’il se croyait une réincarnation du dieu Râma, il portait constamment des gants de soie afin de préserver ses divines mains de la souillure de toute chair mortelle, allant jusqu’à refuser de se déganter pour serrer la main du roi d’Angleterre.

Il n’était pas homme à limiter ses appétits. Un des meilleurs fusils de l’Inde, il adorait traquer les fauves en les appâtant avec des enfants. Il en faisait enlever au hasard dans le village, promettant aux parents terrorisés d’abattre la bête avant qu’elle n’ait qu’elle n’ait eu le temps de dévorer leur enfant.

En fait, le seul héritage des colonisateurs britanniques semblait être une accablante collection de problèmes et de malédictions.

Un interminable flot de peuples, de nation, de civilisations que 400 ans d’expérience coloniale avaient décimés, appauvris, éduqués, avilis, convertis, enrichis, exploités ou économiquement stimulés, et toujours irrévocablement transformés.

Lorsqu’on a bu la coupe empoisonnée de la haine, le nectar de l’amitié devrait paraître encore plus doux.

Les récits d’atrocités entretenaient le cycle infernal et jetaient sur les routes de nouvelles colonnes de misère.

« Nous ne sommes que des jouets dans la main de Dieu. Il nous fait danser au son de sa musique » (Gandhi)

On ne devrait pas jeûner contre n’importe qui, mais uniquement contre un adversaire à l’amour duquel on pouvait prétendre. Selon cette théorie, il eût été ainsi absurde pour un déporté d’un camp nazi ou stalinien d’entreprendre une grève de la faim jusqu’à la mort contre ses gardes-chiourme. L’action de Gandhi avait en fait été possible parce que l’Inde avait pour occupant un peuple à l’amour duquel les Indiens pouvaient oser prétendre.

La pratique du Jeûne était également pour Gandhi une arme personnelle dont il s’était régulièrement servi pour assouvir son besoin constant de pénitence. Comme la continence, c’était pour lui une forme de prière, un élément essentiel du progrès spirituel de l’homme. « Je crois, disait-il, que la force de l’âme ne peut croître qu’avec la maîtrise de la chair. Nous oublions trop facilement que la nourriture n’est pas faite pour plaire au palais, mais pour soutenir notre esclave de corps ». Transposé dans le domaine public, le sacrifice volontaire du jeûne constituait l’arme la plus efficace de l’arsenal de la non-violence car elle était capable de remuer les consciences indolentes et d’enflammer dans l’action les cœurs généreux.

Nous n’avons aucune expérience. Nous avons passé nos meilleures années dans vos prisons. Nous savons manier l’art de l’agitation, pas celui de l’administration.

Il devint le pôle autour duquel gravita désormais sa vie.

Des lunettes derrière lesquelles brûlait un regard de possédé.

Il les implora de trouver dans leur malheur les germes d’une prochaine victoire.

Le peuple ressemble à un troupeau de moutons comptant sur le berger pour leur trouver les meilleurs pâturages. Mais les bâtons des bergers de viennent toujours des barres de fer et les bergers des loups.

A travers les âges, le monde a toujours lapidé les prophètes avant d’ériger des temples à leur mémoire.

« Connaitre le bien et ne pas le faire n’est lâcheté. » (Confucius)

La mort est notre amie à tous. Elle doit toujours mériter notre gratitude, car elle nous soulage à jamais de toutes nos misères.