LE RIVAGE DES SYRTES

Auteur :
JULIEN GRACQ

Genre :
HISTOIRE, Politique, Roman

Maison d'Edition :
JOSE CORTI

Était frappante la liberté excessive qu’ils prenaient ici d’ajouter sans mesure aux faits connus, d’entasser rallonge sur rallonge géante d’épisodes à cette guerre de troisième ordre, comme s’ils avaient trouvé là, pour leur génie, une source de rajeunissement inépuisable.

 

Le silence était celle d’une épave abandonnée.

 

Une atmosphère de délaissement presque accablante se glissait dans ces couloirs vides.

 

Je vis ici à petit bruit, et retiens mon souffle, et de cette coquille le lit de ce sommeil épais de tâcheron.

 

Le souvenir décantait à distance des impressions jusque-là sans cesse brassées et dissoute dans ce tumulte du quotidien qui nous ramène à flot dans son agitation légère.

 

Le cimetière, le lieu du parfait effacement.

 

Ils pourrissaient à l’alignement.

 

Les corps bus par le sable.

 

Une collision de la nature et de l’art.

 

Un visage qui ne m’était pas étranger et dont la réapparition insistante semblait me tirer par la manche.

 

Il y a ici un feu qui couve. Toute matière peut lui devenir inflammable.

 

C’est plutôt par allusion, par omission qu’on parle. Rien de positif. Tout reste enveloppé, indirect.

 

Je me sentais léger et creux comme une accouché.

 

Problème à la vérité minuscule, mais autour desquels chacun s’affairait au-delà même des bornes de ses attributions avec un excès débordant de zèle et de bonne volonté.

 

Quelque chose de jamais vu, et pourtant de longuement attendu.

 

On pouvait discerner dans l’empressement qu’on montrait à traiter ces bruits comme une donnée solide sur laquelle on pouvait s’appuyer, à leur accorder sans autre vérification un fondement et un avenir, comme une volonté de déboucher à travers eux sur une perspective longtemps interdite.

 

Une tendresse ouvrant ses mille bras dans une nuit confiante.

 

Mes baisers emportés pleuvaient de toutes parts sur ce corps défait.

 

Comme des oiseaux de nuit, apeurés et chagrins, affolés par le son de leur propre voix, tremblant comme un gibier pris au piège.

 

L’ardeur qui me jetait vers elle se contentait et s’éteignait vite.

 

La sécurité profonde se mêle inextricablement à l’angoisse.

 

Un besoin d’imprévu et d’inouï, longuement couvé dans cette vie monotone.

 

Ces derniers me revenaient à l’oreille, émouvant comme une main qu’on n’a pas saisie.

 

Je sentis que celui que nous allions enterrer, et dont poussait encore dans le cercueil la barbe courte et dure, était maintenant plus mort qu’aucun de ceux qui là, depuis des siècles, avaient fini de pourrir.

 

Une race forte de soldats laboureurs avait longtemps régenté cet extrême Sud, parlant haut et tranchant net avec ses officiers subalternes.

 

Ces visages sans âge et sans expression.

 

Il y avait quelque chose de dérisoire dans le geste compassé des mains qui, à présent, égrenaient sur le cercueil, chacune à son tour, des poignées de sable.

 

Il n’y avait rien ici qui parla de repos dernier, mais au contraire l’assurance allègre que toutes choses sont éternellement remises dans le jeu et destinées ailleurs.

 

Il était plus vivant au milieu de ce cimetière morne qu’aucun des jeunes hommes qui se trouvaient réunis là, vivant d’une espèce d’immortalité végétative et hivernale, comme s’il eût drainé vers lui seul les dernières sèves de ce sol exténué, rusé comme lui avec les saisons et avec le temps, avec la sécheresse et la grêle, fait corps avec lui.

 

Il était le symbole de cette existence lentement empêtrée aux choses, et qui revêtait à la fin dans l’écoulement ininterrompu de ses générations la terre indistincte comme le vernis que l’évaporation laisse aux pierres du désert.

 

La tristesse douloureuse de sa voix en cet instant m’emplissait de pitié.

 

Il hocha la tête, dans un geste de certitude empêtrée et alourdie.

 

Un esprit peu rompu aux affaires et qui a navigué à travers bien des remous.

 

J’ai peur qu’un personnel formé à des routines d’un autre âge ne soit plus à la hauteur de la tâche que l’heure impose avec une évidence incontestable : reconsidérer la situation à la leur d’un fait nouveau.

 

Le savoir afin de prévoir, et prévoir afin de pouvoir.

 

Il y a des jours où on plaisante dans la conscience de sa force et des jours où on plaisante pour se rassurer dans le noir.

 

C’était le visage d’un homme au sang lourd, plein de passions brutales et de pesants appétits terrestres.

 

Un Etat jeté dans des circonstances troubles.