LES SIRENES DU BATEAU

Auteur :
JACQUES DUFILHO

Genre :
Biographie

Maison d'Edition :
FAYARD

L’homme avait une barbiche pointue, une tête satanique, des yeux expressifs et était porté sur les jurons. Il avait posé sur son comptoir un écriteau sur lequel on pouvait lire : « Plus je fréquente les hommes, plus j’aime mon chien. »

 

La respiration des bêtes est un langage et le travail de la terre une prière. N’étions-nous d’ailleurs pas obligés de nous agenouiller souvent ? Et les plantes que nous avions semées ne se dressaient-elles pas dans la nuit comme autant de cierges allumés ?

La spiritualité inhérente au travail de la terre disparut sous les roues des tracteurs. Il devint alors inutile de dresser des animaux pour travailler et les pauvres bêtes ne furent bientôt plus destinées qu’à la boucherie. Le paysan perdit le contact direct avec la terre et brada son âme à la déesse Technologie en entrant dans l’ère du rendement. Ce fut la fin d’une forme de civilisation.

J’assistais impuissant au crépuscule du monde paysan que j’avais aimé et respecté. Heureusement, la graine du théâtre avait germé en moi et j’étais à présent disposé à faire un beau voyage.

 

Je fus impressionné par ces yeux qui vous transperçaient. Il me rappelait ma grand-mère paternelle qui, d’un seul coup d’œil, vous analysait d’une manière précise et fort décourageante.

 

On n’était coupable de rien, mais on se sentait soudain responsable de tout.

 

Comment éviter les pièges tendus par ces personnages tyrans qui semblent vouloir s’emparer de l’âme de leur interprète ? Dullin connaissait ce risque : « Combien d’acteurs n’a-t-on pas vus dépouillés de leur personnalité par un personnage qu’ils avaient trop bien incarné ?

 

Dullin poussait ses élèves à vivre et non à jouer le personnage.

 

J’avais fait des essais en sortant habillé en haillons dans la rue. Ce n’était pas par provocation. Je considérais l’état clochard comme un bon poste d’observation de mes contemporains et un moyen de découvrir certaines faces cachées de ma personnalité.

 

Le comédien va vers le personnage, se fond en lui, tandis que l’acteur le ramène à lui et domine de sa personnalité le rôle quel qu’il soit. En outre l’acteur, souvent identifié à un personnage, prend plaisir à étaler ses convictions personnelles sur les plateaux de télévision.

 

Il ne m’a pas reconnu. Je suis passé devant lui comme le souvenir vague d’un passé lointain.

 

Si j’ai côtoyé beaucoup de gens qui donnaient le mauvais exemple, j’en ai connu peu qui se soient révélés des modèles sur le plan moral. Ils se cachent parfois par honte d’être différents.