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PHILIPPE CLAUDEL
LES ÂMES GRISES
ED. STOCK
S’il avait gardé l’habitude de regarder le monde de haut, il se contentait pourtant de peu.
Le jurés ne comprenaient pas toujours ce que le procureur voulait dire : il avait trop lu, et eux pas assez.
Le portrait de Clélis ornait toujours le vestibule du château. Son sourire regardait le monde changer et sombrer dans l’abîme. Chaque jour, il passait à ses pieds, un peu plus usé, davantage éteint, le geste ralenti et le pas plus lent.
La mort brutale prend les belles choses, mais les garde en l’état.
Tout ça, c’est de l’histoire, de la grande comme on dit, mais qui tombe aux oubliettes et qu’on repêche au hasard, en fouillant dans les greniers ou dans les vieux tas d’Ordures.
La politesse du bas-ventre.
Et le temps les avait creusés comme il creuse le corps et le cœur de tous les hommes.
Les tombes emplies jusqu’à la gueule de leurs richesses passagères.
Seule la veuve Blachard réconciliait les camps, ouvrant sans compter ni trier ses cuisses aux uns et aux autres, civils et militaires, à toute heure du jour et de la nuit. La file d’attente qui allait parfois jusqu’à dix mètres devant sa maison était un terrain neutre où l’on se regardait, fraternisait dans l’attente du grand oubli qui se terrait dans le ventre de la veuve. Elle, elle passait toute sa journée ou presque allongé sur le grand lit, jambes écartés, avec le portrait du mari croqué en marié, au-dessus d’elle, qui souriait, tandis que toutes les dix minutes, un gars pressé prenait la place que le mort avait délaissée depuis trois ans.
Des vieilles biques crachaient dans le dos de la veuve Blachard lorsqu’elles la croisaient dans la rue. Des noms d’oiseaux volaient aussi, « putain, morue, pouffiasse, salope, radasse, traînée, grue, cul-rouge » et d’autres encore. Agathe -c’était son prénom- s’en fichait comme de l’an mille. D’ailleurs, après la guerre, il y en a qui ont eu des médailles et qui n’ont pas rendu service comme elle l’a fait. Il faut être juste. Donner son corps et sa chaleur, même pour quelques pièces, qui en est capable ?
Parfois, on essaie des gestes là où les mots ne peuvent plus rien.
Les bonnes gens partent vite. Tout le monde les aime bien, la mort aussi. Seuls les salauds ont la peau dure. Ceux-là crèvent vieux en général, et parfois même dans leur lit. Tranquilles comme Batiste.
Le ciel semblait en vouloir à tous les hommes.
Ce n’est pas parce que certains souffrent que le monde s’arrête de tourner.
On est très égoïste dans ses drames propres.
La guerre massacre, mutile, souille, salit, sépare, broie, hache, tue, mais parfois, elle remet aussi certaines pendules à la bonne heure.
Comme si le sommeil profond dans lequel elle errait avait chassé les sujets d’inquiétude, les soucis, les peines du jour. Jamais je ne l’aurai connue laide, et vieille, ridée, usée. Je vis depuis toutes ces années avec une femme qui n’a jamais vieilli. Je me voute, je crachote, je me brise, je me ride, mais elle, elle demeure, sans fêlure ni disgrâce. La mort m’a laissé cela, au moins, que rien ne peut me ravir, même si le temps m’a volé son visage, que je bute à retrouver tel qu’il était vraiment, bien que parfois tout de même, à la manière d’une récompense, il me soit donné de l’apercevoir, dans les éclats du vin que je bois.
C’était un moulin de parole qui n’arrêtait pas de brasser les moments de sa vie pour les rendre dans n’importe quel ordre.
Il y a eu cette grande respiration, comme un beau soupir, lorsque pense en soi qu’une chose est enfin arrivée, et qu’en respirant ainsi, on veut montrer qu’on l’avait attendue, et qu’on est bien heureux qu’elle advienne.
On se surprend parfois à savoir des choses sans jamais les avoir apprises. Je savais que ce soupir était le dernier, qu’il ne serait suivi par aucune autre.
Il avait encore toutes les illusions que l’on peut avoir à son âge.
On dit toujours que la vie est injuste, mais la mort l’est encore davantage. Certains souffrent et d’autres passent comme dans un soupir. La justice n’est pas de ce monde mais elle n’est pas de l’autre non plus.
Le château était un lieu défunt, qui avait arrêté depuis des lustres de respirer, de résonner du bruit des pas, du son des voix, des rires, des rumeurs, des disputes, des rêves et des soupirs.
Une page encombrée de bondieuseries et de propos cafouilleux.
Il avait dû en boire du vinaigre lui aussi, et perdre trop tôt des visages aimés. Sinon, il n’aurait jamais pu écrire ça.
Être seul, c’est la condition de l’homme, quoi qu’il advienne.